Extrait n°1. La Montagne des Délices

André-Dominique Sabourin vient d’arriver à Saint-Domingue ; accompagné de  la maîtresse des lieux,  il part visiter la caféterie de la Montagne des Délices .

Les mulets marchaient en tête, à la queue leu-leu, les bâts chargés de vivres. Suivaient deux cabrouets, l’un véhiculant la domesticité de dame Cloupet, l’autre chargé de chaux, de bois de charpente et de tuiles. Derrière, s’allongeait la file des dix à douze noirs, dont des femmes, des enfants, prélevés sur l’effectif de la sucrerie, besace au dos et outil sur l’épaule. La caravane venait de dépasser la source du Boucassin où l’on n’avait pas manqué de faire de l’eau pour le reste de l’ascension. Le sentier montait à présent dans les mornes avant d’entamer la grande côte de la Montagne des Délices.

Ulysse, à cheval, en tête, menait la caravane. La maîtresse, « la patronne », comme disait le régisseur, fermait la marche, en compagnie d’André-Dominique Sabourin. Tous les deux chevauchaient un cheval pie de cette race « criolo » propre à Saint-Domingue. Anne-Françoise avait repris sa tenue de la veille, pantalon, bottes et grand chapeau de paille. Dès que la piste s’élargissait, André la rejoignait pour être à ses côtés et s’entretenir avec elle : sans doute aussi pour entrevoir les grands yeux verts dès qu’elle lui parlerait.

On allait franchir le dernier morne avant la Montagne des Délices. Une bonne moitié de la caravane avait déjà disparu derrière la crête. Anne-Françoise pressa son cheval pour brutalement s’arrêter, le bras tendu, silhouette frémissante sur fond de ciel :

 – Les Délices ! S’exclama-t-elle, debout dans ses étriers, désignant la montagne qui, là-bas, lui faisait face. André qui l’avait rejointe, à son tour s’était dressé, gagné par l’enthousiasme de la jeune femme. Immobiles, l’un et l’autre suivaient du regard la petite colonne que menait Ulysse à travers les champs striés de verdure sombre et de grands à-plats blancs : les caféiers en fleurs. Au sommet, apparaissaient déjà les cases des esclaves…

A présent, les nouveaux arrivants remontaient vers l’habitation, à travers les rangs de caféiers dont les fleurs parfumaient l’air de leur odeur de jasmin. Le long du chemin, les esclaves en plein travail de sarclage, s’interrompirent un instant pour saluer la maîtresse et les gens venus de Boucassin.

Il  était onze heures du matin. La troupe avait mis trois heures pour atteindre l’habitation de la Montagne des Délices. Mais on avait, dès le départ, pris du retard. Après le réveil à cinq heures à Boucassin, la prière, l’appel, le repas, il avait fallu choisir et désigner le personnel que l’on détacherait à la cafèterie. Ce travail revenait au chef commandeur César, mais sous l’œil vigilant du régisseur. Ulysse, en effet, devait penser aux exigences de son « commandeur d’en haut », l’Auguste, si pointilleux quant à la qualité du personnel que lui destinait César, son grand rival « d’en-bas ». « Ci commandeur César là, coquin trop. Li toujous baillé congos bras cassés et vieilles négresses ! » C’était son refrain !

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