Extrait n°5. La Montagne des Délices

Durant les 10 ans qui suivent l’assassinat de son oncle, Dom s’est imposé comme chef de famille et, dirige, seul homme blanc du groupe, la petite communauté des planteurs de l’Arcahaye, presque tous mulâtres. Les épreuves n’ont pas manqué : pour survivre, le pacte avec l’envahisseur anglais (des sauf-conduits contre des vivres) ; l’exil  d’Anne-Françoise avec Emilie aux E.U. et sa mort ; la guerre d’indépendance face à l’expédition Leclerc, l’arrestation et la déportation de Toussaint-Louverture ; le soulèvement général qui s’en suit ; le ralliement des officiers mulâtres Rigaud, Christophe, Dessalines, Pétion, Boyer… à la cause révolutionnaire ; la déclaration d’indépendance de la république d’Haïti. En 1804, le massacre  de tous les Blancs décrété par Dessalines contraint Dom à entrer dans la clandestinité.

Le massacre des Blancs décrété par Dessalines commence à la fin du mois de janvier. Les informateurs habituels de Dom lui rapportent des scènes horribles : égorgements, femmes éventrées, violées, hommes jetés dans les puits, pendaisons… Il faut à Dom des trésors de maîtrise  de soi pour trier le vrai du faux, pour faire la part de folie, d’excitation, de vengeance personnelle dans ce qu’on lui raconte. Dessalines, semble-t-il, a fait commencer le massacre par certaines villes du sud : Léogane, Jacmel, Les Cayes. Puis, il publie un décret précisant les exceptions à respecter : les médecins, les prêtres, les pharmaciens, les ouvriers d’art… ou tout autre pouvant être utile à l’éducation du jeune peuple haïtien. Mais considérant que trop de militaires hésitent à appliquer ses ordres, Dessalines décide de parcourir le pays. A Jérémie, il insiste pour que tous ses soldats et notamment les mulâtres, prennent part aux massacres afin qu’ils ne puissent, en s’abstenant, prétendre après coup que seuls les noirs en aient été responsables. La tactique, cent fois renouvelée, est d’attaquer villes et faubourgs d’abord, et uniquement à l’arme blanche, pour ne pas affoler la ville suivante par le bruit des fusils. Le sang français coule partout derrière les pas de Dessalines. Après Jérémie, c’est Corail, Pestel, Petit-Trou de Nippes, Suse, Petit-Goâve, Grand-Goâve et Port-au-Prince.

En cette fin de mois de mai, Dom apprend que plus de la moitié des blancs du Port-au-Prince ont été tués et notamment le vieil ami de la famille, Georges Théron, qui avait cru y trouver une cachette sûre. Le procureur de Boucassin, Chambon-Duclos, lui, a réussi, lui rapporte-t-on, à prendre le large avec sa famille à bord de sa goélette. La vague de vengeances continue à déferler. La voici à Arcahaye, Dom retient son souffle, elle poursuit son chemin vers Saint-Marc, Marchand, les Gonaïves, Dondon.

Le 18 avril 1804, Dessalines fait son entrée au Cap. Jusqu’à présent, sous l’autorité de Christophe, peu d’assassinats y ont lieu. On se borne à piller et s’emparer du bien des Blancs. Avec l’arrivée du général en chef, une nouvelle vague de vengeances se lève mais n’engloutit que les hommes. C’est en refluant vers le sud que la déferlante emportera cette fois enfants et femmes, sauf celles acceptant d’épouser des officiers de couleur…

Le 6 octobre 1804, Dessalines est couronné empereur, au Cap, sous le nom de Jacques 1er.

L’annonce a littéralement mis hors de lui André Dominique Sabourin. D’un coup résolu à sortir de la clandestinité, deux urgences le taraudent : reprendre en main habitations et famille, participer activement à l’organisation politique du pays. Jamais son destin ne lui est  apparu avec une telle évidence : assumer pleinement le rôle de pater familias et celui de citoyen de cette république en marche.

Blanc de peau , métissé de l’âme, Dom revient à Boucassin. Le patrimoine familial, en Arcahaye et à la Montagne des Délices, il veut le voir continuer à donner des fruits. Ce patrimoine, ne cesse-t-il de répéter, résulte de la sueur de ces noirs venus d’Afrique et de la ténacité de ces Blancs de La Rochelle et Toulouse ; il est juste qu’il revienne à ceux qui en sont à l’origine ; à sa mère, aux filles et aux fils Cloupet, Sabourin, aux enfants de ses enfants… Il est juste, s’ils en sont un jour dépossédés, qu’ils en soient indemnisés. Dans ce cas, lui sera toujours là. Lui, André Dominique Sabourin, ne revendique rien. Lui, Dom, aura fondé une nouvelle lignée, une nouvelle patrie. Au citoyen d’Haïti qu’il est devenu, d’exploiter et de développer son propre patrimoine !

Blanc de peau, métissé de l’âme… Oui, Dom a choisi une femme de couleur qu’il épousera un jour devant Dieu, ils se le sont jurés l’un à l’autre. Il a déjà un fils. Un Sabourin mulâtre, un haïtien, il en aura d’autres…

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